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Résidence décriture autour de la Ruche Sony
Labou Tansi
Pourquoi une résidence décriture, une de
plus et pourquoi une résidence dans un pays qui serait le
Mali, et pourquoi le Mali.
Il ne sagit pas dune simple délocalisation.
Il sagit plutôt et surtout du sort même de lécriture
et de sa place, celle du livre en Afrique.
Autant on peut dire de lécriture quelle est
un don, autant on peut se rendre compte que ce don a besoin avant
tout de sexprimer, de grandir et de sépanouir
au grand jour, à lair libre au risque de sétioler
et de sévanouir.
Lun des problèmes qui se pose aux auteurs africains
est le rapport quentretient la société avec
lacte décriture qui se pose dabord comme
acte individuel intérieur, comme acte de retour sur soi,
de retrait du monde ambiant pour participer un temps à un
monde de limaginaire. Javoue comme beaucoup dauteurs,
jen suis sûr mêtre souvent caché
du regard des autres, parents, amis, étrangers dont la ronde
bruyante, chaleureuse et oh combien indispensable naurait
pas compris. Lauteur peut être salué, consacré,
honoré. Lacte décriture lui reste quelque
chose dincongru.
Difficilement admissible en effet quune part du temps de tous
les jours (Dieu sait sils sont suffisants) soit gaspillée
au temps de limaginaire et de lesthétique. Le
sommeil nest-il pas fait pour cela ? On dira souvent de lauteur
en train décrire, pour le taquiner sous le voile du
mépris, quil est un rêveur, isolé du monde,
coupé des réalités, la tête dans la lune.
Un devoir durgence simpose donc au risque de voir se
rétrécir le cercle des auteurs, den faire des
clandestins cachant honteusement sous le manteau leurs papiers pour
éviter de se faire prendre à rêver. Devoir durgence
devant le risque den faire au bout du compte des « socialement
et politiquement correctes » ayant les pieds sur terre et
la tête bien accrochée au quotidien et au temps de
tous les jours pour mieux courir après le temps. Temps de
largent quil faut gagner au plus vite, temps de la première
ou deuxième voiture quil faut sacheter pour aller
avec lair du temps, de la deuxième ou la troisième
villa quil faut acquérir ou simplement temps des condiments
quil faut trouver pour améliorer le quotidien.
Et quand largent tarde à se laisser gagner, ne plus
chercher à le gagner, ce serait perdre du temps, mais le
prendre là où il est le plus facile et le plus rapide
à trouver, les caisses de lÉtat qui sont tout
le temps vides.
Il faut pourtant dans ce temps-là que lécriture
gagne ses lettres de noblesse, quelle fasse les pieds de nez
à la « conjoncture » qui nous tue à petit
feu. Il faut quil y ait des gens pour sarrêter
ne serait ce que le temps dun mois. Sarrêter de
courir après la « conjoncture » pour prendre
plume et écrire. Il faut quil y ait de lautre
côté des gens qui en voient dautres sarrêter
de courir après la « conjoncture » pour savoir
quon nen meurt pas, que non en a pas moins les
pieds sur terres.
Faire savoir enfin quécrire cest respirer la
vie des autres, cest participer à la vie des autres.
Et participer à la vie des autres, cest le prix de
la réhabilitation du « lire » et de « lécrire
».
Réhabiliter lécriture en Afrique, cest
familiariser le public au travail de création, au travail
de lécrit et au loisir de la lecture. Cest enfin
donner à lacte de création toute sa valeur sociale.
La résidence décriture telle que nous la concevons
devra être un lieu de retraite pour créer mais également
un lieu déchange pour partager, découvrir lautre,
sémerveiller de lautre à travers léchange
entre lautre et son milieu, entre les auteurs et la société,
entre les auteurs et la jeunesse scolaire et estudiantine pour la
familiariser avec le travail de création et lui donner le
goût de la lecture.
Cest le défi lancé pour la « RUCHE SONY
LABOU TANSI »
Bamako, le 20 décembre 2000
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